Tout commence dans le Sud Sale, cette rive sud de Montréal où la géographie typique des banlieues d’Amérique du Nord s’étend sur d’immenses espaces. De cet espace naît l’ennui, de cet ennui naît la création. Celle de la musique de Dead Obies.
Dead Obies est un groupe de rap composé de cinq emcees et d'un beatmaker, qui se rencontrent autour des battles de rap acapella organisées à Montréal, les Word Up Battles. D’abord adversaires lors de ces clashs organisés sur Youtube, ils finissent par faire de la musique ensemble. Et aboutissent à une première compilation : Collation volume 1, puis à un premier album : Montreal Sud.
Très vite, le Québec parle beaucoup du groupe, mais pas forcément pour les bonnes raisons. Les Dead Obies cristallisent autour de leur nom un débat identitaire vieux comme le monde. En effet, les Dead Obies sont des enfants de Montréal. Et leur montréalité, c’est une ville bilingue, divisée entre anglophones et francophones. Or par définition, le rap est un reflet du réel. Les Dead Obies rappent donc à la fois en Anglais et en Français. Et c’est ce franglais qui leur vaut une polémique au Québec, une région où la question identitaire est très importante.
Pourtant cette faculté à changer de langue ouvre un champ d’expérimentation de rimes rare et inédit qui font de Dead Obies un groupe particulièrement intéressant. À l’occasion d’une tournée en France, ils sont passés par les studios de Nova. L’occasion pour Grünt de revenir avec eux sur leur parcours qui est symptomatique de l’histoire du rap québécois en général. Ils ont également fait un passage par Montpellier, et par une Nuit Zébrée à laquelle ils ont, vraiment, foutu le feu.
Comme le glaçage à gâteau, la prétention peut écœurer lorsqu’elle se présente seule, mais être un joli agrément lorsqu’elle accompagne une pâte d’ambition talentueuse. Quand on cherche à créer un Gesamtkunstwerk, et qu’on intitule le résultat Gesamtkunstwerk, la meringue est mieux de se tenir. On chercherait à contourner le titre qu’on y passerait la semaine, alors autant l’affronter: le terme allemand Gesamkunstwerk, généralement traduit par «œuvre d’art totale», reçoit de nombreuses acceptions selon les époques et les artistes qui s’en réclament. Le point commun de ces interprétations peut être décelé dans une «volonté de réunion» (Junod 2017). Pour Richard Wagner, qui fut un des premiers à le théoriser, le Gesamtkunstwerk devait unifier les différentes branches de l’art (visible, audible, verbal) en une totalité qui, réalisée, aurait pour fonction politique de rassembler les spectateurs en une communauté, à la façon du théâtre antique. L’opéra wagnérien devint alors l’occasion d’intégrer la danse, le jeu, le chant, la performance musicale, le mythe, la poésie; qui plus est dans un bâtiment construit et ornementé à cette fin, le Festspielhaus de Bayreuth.
Les grands ensembles architecturaux (mot qui dérive du grec archè, le principe, l’organisation) se prêtent aussi bien à cette inféodation de différents arts et techniques — statuaire, ornementation, peinture, menuiserie, optique, gravure — à un projet, dont la Sagrada Família (1882-présent) d’Antoni Gaudì, immense poème de pierre, constitue un exemple éloquent. Dans ses acceptions les plus ambitieuses, l’œuvre d’art totale se veut tellement englobante qu’elle vise son propre effacement: elle cherche à se fondre dans la réalité au point où elle devient ce qu’elle représente, identité parfaite de l’art et de la vie, du signifiant et du signifié. Si on pouvait s’asseoir sur le mot «chaise» ou fumer la pipe de Magritte, on aurait alors quelque chose comme une œuvre d’art totale. Dans le cas qui nous occupe, transposé à la musique commerciale de six jeunes rappeurs montréalais, le Gesamtkunstwerk devient un processus d’élaboration plutôt qu’un produit final où la distinction entre les prestations en direct (live) et en studio est brouillée. C’est la réunion de l’artiste et du spectateur, bien plus que celle des arts ou des sens, qui semble ici visée. L’album Gesamtkunstwerk (2016) de Dead Obies, partiellement enregistré devant auditoire au centre PHI puis retravaillé en studio, promeut ainsi la foule au rang de septième membre. Par là, le groupe fait de la scène, et non des écouteurs, le lieu propre de son œuvre. C’est néanmoins l’album enregistré, et non son actualisation dans un spectacle, qu’il nous est donné de juger ici. Cet album, donc, a de quoi rafraichir les pavillons. Rythmes (beats) frondeurs et profonds, débits (flows) et allitérations efficaces, soupçon d’engagement, décomplexion stylistique: tous les ingrédients d’un succès critique y sont.
?On se permet même de camoufler les inflexions prog, si heureuses et puissantes sur Montréal $ud, par un recours quasi systématique au découpage couplet-refrain conventionnel. Certains des accroches (hooks) monstrueux donnent également un vernis pop bien séduisant à l’album.
"plusieurs avis valent mieux qu'un" Dead Obies lance cette semaine Gesamtkunstwerk, leur nouvel album. Si tu te demandes ce que ça veut dire ce mot-là et qu’en voyant «twerk» dedans, tu penses que ç’a rapport avec ton fessier, tu te trompes. Ça veut dire: «œuvre d’art totale». En fait, c’est un concept allemand qui peut-être lié au travail du français Antonin Artaud (un de mes préférés en théâtre pour ses vues iconoclastes). La bande a nommé l’album ainsi en raison du processus. C’est là aussi que tu te rends compte que les Obies sont plus que des rappeurs bums qui te chantent le ganja et les bars sur Saint-Laurent. Ce sont des artistes qui réfléchissent à leur démarche. Même s’ils disent dans leur documentaire que le résultat n’était pas important, à l’écoute de l’album, on conclut qu’ils y ont quand même pensé.
Enregistrée devant une foule en trois soirs d’octobre dernier au Centre Phi, la bande y va pour un album qui voulait encapsuler l’énergie du spectacle. C’est totalement réussi. Ce qui aide aussi, c’est le nombre de refrains accrocheurs, voire intoxicants, que nous offre le quintette. De la mélodieuse Waiting et la complètement folle et efficace Explosif, les Obies évitent tous les faux pas qui auraient pu joncher le chemin entre le concept et la réalisation.
Par où commencer… commençons avec le travail de fou sur les trames. VNCE ne fait pas de surplace. Il se met en danger constamment et offre des trames à la basse riche, aux rythmes parfois coulants, parfois syncopés. C’est d’un bout à l’autre d’une perfection impressionnante. Il est appuyé dans sa construction par un batteur et un bassiste en direct qui ont leur importance. Sur une chanson comme Johnny, leur apport est essentiel et magnifiquement exécuté. Que dire aussi des choristes qui appuient la bande avec un appui simple, intelligent et calibré à merveille.
T’as l’impression que je capote sur la galette? T’as raison. Les cinq gars offrent un gros album de rap qui n’a de compétition qu’avec Koriass. Même si ce n’est pas une compétition. Parlons des chansons qui vont te réduire le cerveau en bouillie grâce à leur génie. Where They @ balance quelques droites à ceux qui jouent aux plus méchants qu’ils ne sont réellement. Si Dead Obies dit que les paroles n’étaient pas en haut de la liste lors de la conception, sur celle-là, ils ont fait leurs devoirs. O.G. Bear laisse sa voix parler avec le refrain. C’est là qu’il est le plus efficace avec sa voix qui détient une teinte de blues, qui donne le poids d’une tonne de brique à tout ce qu’il chante. Il est tout aussi parfait dans Lil’ $ avec son chant velouté. Cette chanson laisse entrevoir aussi un changement dans les thématiques chez Dead Obies. Sur Montréal $ud, ils étaient verts, arrogants, avaient l’appétit de jeunes loups. Deux ans et demi plus tard, les gars ont changé de refrain. Les difficultés d’actualiser son potentiel en tant que musicien au Québec occupent une place grandissante. La preuve qu’ils chantent leur quotidien. La preuve qu’ils ne sont pas là pour la frime, mais pour s’exprimer. C’est ce qu’on attend d’un rappeur. Après tout, ce n’est pas né dans les bonnes familles de L.A. ce genre -là, mais dans le ghetto de New York.
Toutes les chansons sur Gesamtkunstwerk sont accrocheuses, intelligentes, intéressantes et touche la cible en son centre. C’est parfois un peu moins développé dans les paroles que Montréal $ud. Le groupe a mis plus d’effort sur les refrains et ça paraît. Ça donne des morceaux puissants comme Oh Lord (Live). L’autre minuscule chose qui agace, ce sont les intermèdes inutiles avec des questions. Bien que la volonté de rappeler le côté «événement» de l’enregistrement soit primordiale, ce sont aussi des 30 secondes qui finissent par te taper sur les nerfs dès la deuxième écoute.
Pas une grosse erreur, on s’entend. Gesamtkunstwerk est une réussite totale. Dead Obies avait la rude tâche de produire un album décent après le mégasuccès de Montréal $ud. Ils ont réussi le pari et les fans seront choyés. Mettons que côté rap, il ne se fait pas beaucoup de choses aussi réfléchies, intelligentes et développées dans La Belle Province. C’est le temps de bouncer big.
une petite idée, alors Youtube est votre ami :
Format : MP3 (320 Kbs) durée totale : 1 h 21 mn 10 s présence pochette & livret : non
les titres de l'album : 1. Do 2 Get 2. Waiting 3. Jelly 4. Wake-Up Call 5. Where They @ 6. Lil' $ 7. Johnny 8. Pour vrai 9. Explosif 10. Everyday 11. Aweille! 12. Moi pis mes homies 13. Oh Lord (Live) 14. Untitled 15. Outro
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